
" Rêve brisé "
Rachel Vadeboncoeur
En trente ans, une certaine humanisation de l’accouchement a eu lieu, mais la médicalisation persiste...
La médicalisation est le « processus par lequel les phénomènes sociaux sont définis et pris en charge par la médecine » (Lacourse, 1998, p. 118). Par exemple, une autre étape normale de la vie des femmes, la ménopause, a été médicalisée depuis une quarantaine d’années et définie essentiellement, selon une perspective biologique, comme une période où les femmes manquent d’hormones, ce qui entraînerait des problèmes de santé auxquels on devrait remédier en leur administrant des hormones synthétiques pour suppléer à ce déficit.
En ce qui concerne la médicalisation de l’accouchement, une chercheure québécoise en donne la définition suivante :
La médicalisation de l’accouchement (est) définie comme la prise de contrôle par l’appareil médical sur la définition et le déroulement du processus de la naissance, (médicalisation) résultant ¼ de l’élargissement du pouvoir médical sur la vie sociale. (Laurendeau, 1987, p. 147-148).
Dès la seconde moitié des années 70, au siècle dernier, des femmes et des groupes de femmes commencent à réagir à la médicalisation croissante de l’accouchement. Le regroupement d’usagères Naissance-Renaissance voit le jour en 1977. Les demandes de ces femmes s’articulent particulièrement lors des colloques régionaux au titre révélateur, Accoucher ou se faire accoucher. En 1980, entre 8000 et 10 000 participantes y réclament des changements de taille :
un élargissement des lieux pour mettre leurs enfants au monde,
la reconnaissance d’une nouvelle intervenante exerçant déjà à domicile, la sage-femme,
l’abandon de pratiques routinières dans les hôpitaux,
la diminution du recours aux interventions obstétricales,
une plus grande disponibilité du personnel médical avant et après l’accouchement,
la possibilité d’avoir une accompagnante à ses côtés,
et un plus grand respect des droits des femmes (décider, être informée) ainsi que du rythme naturel de l’accouchement
Les revendications de groupes de femmes et de sages-femmes au cours des années 80 – l’âge d’or du mouvement de revendications sur l’humanisation de la naissance - ont conduit à certains changements dans les départements d’obstétrique :
On commence à voir poindre ici et là des chambres de naissance, soit un lieu où les femmes peuvent être en travail et donner naissance à leur bébé sans être obligées d’être transportées ailleurs pendant leur accouchement.
Les pères peuvent maintenant accompagner leur conjointe pendant son travail et la naissance de leur bébé.
Des accompagnantes sont acceptées dans certains établissements.
Certains taux d’interventions diminuent, telle l’épisiotomie.
On fait de plus en plus de césariennes sous anesthésie péridurale, ce qui permet aux mères et aux pères d’assister à la naissance de leur enfant : alors qu’en 1982, 69,6% des césariennes étaient faites sous anesthésie générale et 30,1% sous péridurale, au début des années 2000, la tendance s’est inversée, soit 9,5 % d’anesthésies générales et 90,2% de péridurales.
Certaines routines commencent à être abandonnées au cours de ces années 80. En résumé, on assiste à des changements.
Le portrait de l’obstétrique se modifie encore au cours des années 90 et depuis l’an 2000 :
Le gouvernement autorise l’expérimentation de la pratique sage-femme par une loi votée en 1990, puis la rend légale en 1999
Sept maisons de naissances – où les sages-femmes exerceront – voient le jour entre 1993 et 1995, et d’autres ont vu le jour depuis, en particulier récemment.
Des rénovations de départements d’obstétrique sont effectuées, afin de rendre les lieux plus conviviaux et d’apparence moins médicale.
Des taux d’interventions obstétricales continuent à diminuer, comme l’épisiotomie, mais d’autres ne cessent de croître :
- Le taux de césariennes, qui avait connu une baisse pendant quelque temps au cours de la première moitié des années 90, n’a pas cessé d’augmenter depuis (depuis 2003, le taux serait au Québec entre 23 et 24 %). Cette remontée est accompagnée d’une baisse des taux d’AVAC, option qui avait reçu l’aval de la communauté médicale depuis le début des années 80.
- Le taux de déclenchement artificiel du travail (induction) augmente
Et le contexte dans lequel les femmes accouchent change :
Après un accouchement, on renvoie les femmes plus vite à la maison
Il y a moins de cours prénataux, ou encore on doit maintenant payer pour des cours qui étaient auparavant offerts gratuitement
Il existe une pénurie d’infirmières
On assiste à une baisse d’intérêt des médecins pour l’obstétrique,
Depuis le milieu des années 2000, on assiste à une hausse du nombre de naissances au Québec, ce qui entraîne des difficultés pour plusieurs femmes à trouver rapidement un médecin - et parfois même une sage- femme - qui accepte de les suivre durant leur grossesse.
Par ailleurs, les pratiques entourant l’accouchement continuent de varier entre les régions, les établissements, et les praticiens, variabilité qui ne se justifie ni par l’état de santé des femmes, ni par le type de centre hospitalier. C’est ainsi que, selon le médecin ou l’hôpital choisi, une Québécoise en travail peut avoir – sans être généralement informée des taux de l’établissement – deux ou trois fois plus de risques de subir une césarienne, un forceps ou une épisiotomie pas toujours pertinents, et encore avoir à jeûner ou à accoucher semi-couchée en dépit de ses préférences.
Bref, pour les femmes, l’exercice de vrais choix entourant la naissance de leur enfant est non seulement loin d’être la norme, dans les années 2000, mais, même si les femmes font des choix, elles n’ont pas réellement de choix, en l’absence quasi totale d’alternatives :
Par exemple, une des seules alternatives existantes, les maisons de naissances, refusent de nombreuses femmes enceintes, faute de place. C’est le cas dans la région de Montréal.
L’absence d’information sur les alternatives limite aussi la possibilité de faire des choix. Autour de 1000 femmes seulement par année accouchent avec une sage-femme dans une maison de naissances ou à domicile (1105 en 2004) – contre 7000 pour l’Ontario en 2002 sur, par exemple au Québec, les quelque 74 000 naissances en 2004.
Le recours croissant à la péridurale pour le soulagement des douleurs de l’accouchement – plus de 60 % des femmes accouchant vaginalement en avaient une en 2005-2006 – entraîne une multiplication de routines qui avaient commencé à être abandonnées, soit la pose d’un soluté, la pose d’une sonde urinaire, la position couchée, le monitoring électronique continu, le jeûne, ou d’interventions rendues nécessaires par le ralentissement du travail ou l’absence de sensations permettant aux femmes de pousser (Syntocinon, ventouse, forceps), etc.
Oui, il y a eu des changements en obstétrique, une certaine humanisation a eu lieu, mais pas nécessairement une démédicalisation des pratiques.
Pour lire des textes faisant état de l'évolution de l'obstétrique au Québec, consulter le Centre de documentation sur l'éducation des adultes et la condition féminine, en utilisant les mots-clés Accouchement et Périnatalité : http://catalogue.cdeacf.ca